Gérer et faire grandir/25 Mai 2024/6 min
Les casinos sont-ils toujours situés au bord de l’eau ?

Regardez une carte des casinos français et le motif saute aux yeux : la côte normande, la côte basque, la Côte d'Azur, les villes thermales du Massif central, les stations des Alpes. Presque rien au milieu, et rien du tout à Paris.
On explique souvent ça par le tourisme ou par une tradition de villégiature. La vraie raison est beaucoup plus simple, et beaucoup plus intéressante pour qui s'intéresse à la façon dont une réglementation dessine un marché : pendant près d'un siècle, la loi n'autorisait les casinos que dans certaines communes, et ces communes étaient au bord de l'eau.
Ce que disait la règle
Le cadre qui a façonné la carte française date du début du vingtième siècle. Les jeux d'argent étaient interdits, avec une exception : les communes classées comme stations balnéaires, thermales ou climatiques pouvaient accueillir un établissement de jeux.
L'idée n'était pas d'encourager le jeu. Elle était économique. Ces stations vivaient d'une clientèle de villégiature qui venait pour la mer, les eaux ou l'air, et le casino faisait partie de l'équipement de loisir qui la retenait sur place, au même titre que le théâtre ou le kiosque à musique. L'autorisation était une aide déguisée à des économies locales saisonnières.
Les trois catégories ont un point commun géographique : elles supposent la mer, une source ou l'altitude. D'où le motif sur la carte. Ce ne sont pas les casinos qui ont cherché l'eau, c'est la loi qui les y a assignés.
Pourquoi il n'y a pas de casino à Paris
C'est la conséquence la plus visible de cette règle, et la question que tout le monde finit par poser.
Paris n'est ni une station balnéaire, ni thermale, ni climatique. S'y ajoutait une règle de distance qui écartait les établissements de jeux d'un large rayon autour de la capitale, pensée pour éloigner le jeu du pouvoir politique et de sa clientèle.
Le seul casino proche de Paris est celui d'Enghien-les-Bains, et il ne doit son existence qu'à une chose : la commune possède une source sulfureuse et un statut de station thermale. Le lac qu'on y voit n'est pas la cause, c'est la conséquence du même terrain humide qui a produit la source. Un détail géologique a suffi à créer, pendant des décennies, un monopole de fait sur toute la région parisienne.
La brèche des grandes villes
À la fin des années 1980, le cadre s'assouplit. Les grandes agglomérations peuvent obtenir une autorisation si elles remplissent des conditions précises : une taille de population importante, une activité touristique reconnue, et la participation au financement d'un équipement culturel de premier plan, typiquement un opéra ou un orchestre.
La logique reste la même qu'en 1907 : le jeu n'est toléré que s'il finance autre chose. C'est ce qui explique la présence d'un casino à Lyon, ville qui n'a ni mer ni source thermale, mais qui coche les autres cases.
Ces conditions sont restées suffisamment exigeantes pour que la carte ne change pas beaucoup. Une poignée d'ouvertures en cinquante ans, contre plus de deux cents établissements installés dans les stations historiques.
Ce que l'eau a réellement apporté
Une fois la contrainte légale posée, la géographie a fait le reste, et deux effets se sont ajoutés.
Une clientèle déjà sur place et disponible. Un curiste reste trois semaines, un vacancier une ou deux. Ce sont des séjours longs, avec des soirées à occuper et un budget de loisir déjà mentalement dépensé. Aucune ville de passage n'offre ça.
Une saison à compenser. Les stations vivent quatre mois par an. Le casino, lui, ouvre toute l'année et fait vivre du personnel hors saison. Pour une commune, c'est un stabilisateur, ce qui explique pourquoi les municipalités les ont défendus plutôt que subis.
Il y a enfin une raison plus ancienne, antérieure à la loi française : les villes d'eaux européennes du dix-neuvième siècle accueillaient déjà des salles de jeu, et c'est ce modèle que la réglementation a entériné plutôt qu'inventé. Baden-Baden, Spa, Monte-Carlo : la loi de 1907 a mis en forme une pratique qui existait déjà.
Ce que ce cas apprend sur la réglementation
Voilà pourquoi cette question dépasse la curiosité géographique, et pourquoi elle a sa place sur un site qui parle d'activités et de cadre légal.
La carte des casinos français est un cas d'école : une règle administrative, écrite pour une raison économique locale, a figé la géographie d'un secteur entier pendant un siècle. Aucun acteur n'a choisi ces emplacements, et aucune étude de marché ne les aurait désignés. Ils découlent d'une définition juridique, celle de station classée.
Le raisonnement vaut pour n'importe quelle activité réglementée. Avant de se demander où la demande se trouve, il faut se demander où l'exercice est autorisé, et à quelles conditions. Une autorisation, un agrément ou un classement décident parfois plus sûrement du succès qu'un bon produit. C’est une question à poser en même temps que les trois questions qui décident si un projet mérite d’exister.
Le jeu en ligne l'a d'ailleurs démontré à sa manière : dès que l'activité a cessé d'avoir besoin d'un lieu physique, la contrainte géographique est tombée et le cadre a dû être entièrement réécrit autour de l'agrément de l'opérateur plutôt que de l'adresse de l'établissement. Le web n’abolit pas les règles, il déplace la contrainte : reste à savoir par où commencer quand on part de zéro.
En résumé
- Les casinos sont au bord de l'eau parce que la loi ne les autorisait que dans les stations balnéaires, thermales et climatiques.
- Ces trois statuts supposent la mer, une source ou l'altitude : la géographie découle du droit, pas l'inverse.
- Paris n'en a pas parce qu'elle n'entre dans aucune de ces catégories, et Enghien-les-Bains fait exception grâce à sa source thermale.
- L'ouverture aux grandes villes existe depuis la fin des années 1980, sous conditions strictes, et n'a que marginalement modifié la carte.
La même logique ailleurs
Ce qui rend ce cas convaincant, c'est qu'il se répète partout. Dès qu'on regarde un autre pays, on retrouve une carte dessinée par un texte, jamais par le paysage.
En Allemagne, les établissements historiques sont à Baden-Baden et Wiesbaden : des villes d'eaux, exactement comme en France, et pour la même raison de villégiature thermale.
En Belgique, on retrouve Spa, dont le nom est devenu le mot commun pour désigner une station thermale, et Ostende sur la côte.
À Monaco, le casino de Monte-Carlo n'a pas été implanté là pour la vue. Il a été créé au dix-neuvième siècle comme instrument de redressement financier de la principauté, à un moment où elle venait de perdre l'essentiel de son territoire et de ses recettes. Une décision politique, pas un choix d'emplacement.
Aux États-Unis, la démonstration est encore plus nette. Le Nevada légalise le jeu en 1931, en pleine crise, pour attirer une activité économique dans un État désertique et peu peuplé. Las Vegas ne doit rien à sa géographie, tout à une loi d'État. Quarante-cinq ans plus tard, le New Jersey autorise le jeu dans une seule ville, Atlantic City, précisément parce que cette station balnéaire déclinait et qu'il fallait la relancer. Une station au bord de l'eau, sauvée par une autorisation de jeu : le scénario français, joué à l'américaine.
Ce qu'implique le classement d'une commune
Le mot « station classée » cache une procédure administrative, et c'est elle qui a tout verrouillé.
Une commune ne se déclare pas station thermale ou balnéaire : elle est classée, sur dossier, après avoir démontré qu'elle remplit des critères d'équipement, d'hébergement et d'activité touristique. Le classement se demande, s'obtient, et peut se perdre.
Conséquence directe : l'autorisation d'exploiter un casino n'a jamais été une question de marché. Une commune de trente mille habitants avec un fort pouvoir d'achat n'y avait pas droit, tandis qu'un village thermal de deux mille âmes pouvait l'obtenir. Le droit passait avant la demande, systématiquement.
S'ajoute une seconde couche : l'exploitation elle-même est soumise à une autorisation ministérielle, accordée pour une durée limitée et renouvelable, assortie d'un cahier des charges et d'une convention passée avec la commune. Un exploitant ne possède donc pas son droit d'exercer, il le loue à l'État.
Les textes qui encadrent les établissements de jeux ont été modifiés plusieurs fois depuis 1907, et les conditions d'autorisation évoluent encore. Cet article explique la logique qui a produit la carte actuelle ; pour l'état exact du droit applicable aujourd'hui, référez-vous aux textes officiels en vigueur.